• Cette mémoire particulière qui tente de recueillir quelques bribes du passé et le peu de traces qu’ont laissé sur terre

    C'est sans doute la particularité de ma famille jointe à la particularité de ma génération qui font que j'ai été très sensible à certains passages du discours d'hier de Patrick Modiano sur la sensibilité à la mémoire et à l'oubli.

    Des quartiers disparus, des êtres disparus, un univers sensoriel disparu surgissent des photos parvenues par héritages successifs, fragments à partir desquels je reconstitue une mémoire incomplète. Sans en être consciente, j'ai vécu au sein des énigmes de mon enfance dont le récit dramatique parental occultait les apories, et le sentiment du drame de ces gens de ma famille  voués à l'oubli m'envahit. J'ai depuis longtemps procédé à des vérifications, et souvent elles m'ont prouvé que le récit n'était pas mensonger mais romancé et qu'il comportait des trous et des inexactitudes. Qui s'en soucie à présent?

    Les photos établissent un contact imparfait avec ce passé évanoui, des gens, des lieux inaccessibles, des souvenirs impossibles à situer. Ce qui était naturel dans mon enfance m'est resté familier, m'est devenu étranger en même temps et je suis troublée.

    Extraits du discours de réception du prix Nobel de Patrick Modiano:

    "Pour ceux qui y sont nés et y ont vécu, à mesure que les années passent, chaque quartier, chaque rue d’une ville, évoque un souvenir, une rencontre, un chagrin, un moment de bonheur. Et souvent la même rue est liée pour vous à des souvenirs successifs, si bien que grâce à la topographie d’une ville, c’est toute votre vie qui vous revient à la mémoire par couches successives, comme si vous pouviez déchiffrer les écritures superposées d’un palimpseste. Et aussi la vie des autres, de ces milliers et milliers d’inconnus, croisés dans les rues ou dans les couloirs du métro aux heures de pointe."

    Vous avez eu l’indulgence de faire allusion concernant mes livres à « l’art de la mémoire avec lequel sont évoquées les destinées humaines les plus insaisissables ». Mais ce compliment dépasse ma personne. Cette mémoire particulière qui tente de recueillir quelques bribes du passé et le peu de traces qu’ont laissé sur terre des anonymes et des inconnus est elle aussi liée à ma date de naissance : 1945. D’être né en 1945, après que des villes furent détruites et que des populations entières eurent disparu, m’a sans doute, comme ceux de mon âge, rendu plus sensible aux thèmes de la mémoire et de l’oubli.

    Il me semble, malheureusement, que la recherche du temps perdu ne peut plus se faire avec la force et la franchise de Marcel Proust. La société qu’il décrivait était encore stable, une société du XIXe siècle. La mémoire de Proust fait ressurgir le passé dans ses moindres détails, comme un tableau vivant. J’ai l’impression qu’aujourd’hui la mémoire est beaucoup moins sûre d’elle-même et qu’elle doit lutter sans cesse contre l’amnésie et contre l’oubli. À cause de cette couche, de cette masse d’oubli qui recouvre tout, on ne parvient à capter que des fragments du passé, des traces interrompues, des destinées humaines fuyantes et presque insaisissables."

     



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